29 septembre 2007
l'entre-deux
Sans m'en rendre compte j'ai arrêté de compter les longueurs, arrêté de vouloir distinguer les choses malgré la myopie, et je me suis laissée glisser dans l'eau. Dehors, il pleuvait. J'avais les cheveux encore un peu humides. La peau chlorée.
Quelques heures auparavant nous nous souhaitions un bon week-end en évoquant une virée après les vacances de janvier, et dans les regards soutenus je notais la confiance. Assises dans un couloir nous avons feuilleté le dossier monté l'an dernier, lu les annotations en riant, retrouvé ces heures passées à travailler. Mercredi, table couverte de dictionnaires bilingues ou unilingues, de grammaires et d'un besherelle, les hésitations naissaient à mesure qu'on décorticait le texte. A la fin la fatigue nous a fait rire aux larmes.
Les tables en U pour un cours, l'accent colombien lors d'une réunion, un francais maladroit, une amie du lycée et le frère d'une amie d'enfance dans les couloirs. Lors d'un cours de versification je note sans comprendre, mais la voix du professeur me plait. Les journées se passent entièrement entre des salles ou des amphithéâtres, et je me force à croire que c'est normal. En rentrant je ne sais pas m'échapper de la fatigue.
Salle comble de l'Institut Lumière, nous étions assis sur des marches pour la première partie. A ma droite il s'enfoncait de plus en plus dans le siège, et elle, en sortant, a dit qu'elle s'était endormie. Heureusement qu'à ce moment la nous avions des sièges. Et que l'entre-deux aura permis les mots.
Ce matin, alors qu'on grapillait encore quelques minutes les yeux fermés, j'aurais aimé que les étreintes parlent à ma place.
25 septembre 2007
avec tout cet amour que je viens réclamer
Hier je claquais la porte pour un grand écran et l'émotion - toujours s'échapper - mais il reste encore de ces soirs où le découragement et où la fatigue s'installent. Raccrocher et prendre le visage entre ses mains, de ces gestes que je ne voudrais pas avoir à refaire. Je parlais de regrets, mais je suis simplement là, avec tout cet amour que je viens réclamer, que prononce Dominique A pour briser l'équilibre d'un matin. Avec cette pudeur à se flinguer.
Campus désert en sortant d'une réunion, une grande cartouche d'encre dure trois à quatre jours, nous parlons à vive voix dans le froid. J'ai peur de pas savoir m'accrocher aux détails. J'espère que l'automne ne sera pas triste.
24 septembre 2007
oui mais en secret
Des coups de pied dans les feuilles mortes en se balançant sur Comic strip, peu avant je doublais une fille qui lisait en marchant.
Déjà je compte les heures le dos penché, les heures partagées entre le bureau d'une bibliothèque ou la table au milieu de la pièce. Et celles, plus douces, à écrire parmi les voix connues et les regards cherchés - feuilles blanches, peau, entre nouvelles, fragments et haïkus. A table nous avons fait passer les assiettes pour la glace et ouvert un paquet de cookies. Du thé pris debout en parlant de l'été. L'avenue rejointe en chuchotant. (...).
Dans les creux que je m'offre je note des dates, projections, conférences, avant de retourner à une préface ou au vocabulaire latin.
Il faudrait évoquer le courrier en retard malgré les enveloppes refermées, la voix d'André Dussolier, les papous dans la tête qui accordent une pause au goût de la lessive. Les bras qui se referment sans savoir faire plus, à la sortie d'un film. Il faudrait savoir dire les regrets, sans doute, le changement que j'aurais voulu, que j'aurais dû dire, que je n'osais pas m'avouer.
J'espère que l'automne ne sera pas triste.
20 septembre 2007
à cet instant précis
Avant le dernier cours nous sommes descendues respirer et prendre un peu de courage devant la machine à café, nos rires étaient mêlés de fatigue et de stress. Souvent les mains tremblent, je ne suis rassurée de rien, entre les consignes et la quantité de travail à fournir. J'assiste à des TD dans lesquels je ne suis pas inscrite, en quitte un où je pensais être arrivée par erreur alors que non, et dans une journée sans pause j'ai des moments d'absence.
Les cheveux de travers d'un professeur, polycopiées et théâtre, listes de livres, dates de partiels, mécanismes qui reviennent en thème, vocabulaire de latin, dictionnaires consultés et grammaire ouverte pour des questions pas encore résolues. Plus d'une fois par jour je me demande dans quoi je me suis embarquée. Mais il y a le plaisir d'entendre leurs accents, le plaisir de comprendre sans me concentrer plus que pour un cours en français. Nous en parlons sur les bancs d'un amphi et ses yeux brillent autant que les miens quand nous listons les expressions idiomatiques. Ces détails là comptent.
Elles aussi, tellement. Je m'attache à leurs présences, à leurs visages. Les pas se croisent entre les bâtiments à longueur de journée, et sans ça peut-être que les mains trembleraient plus encore. J'oublie avec qui j'ai tel ou tel cours mais nous nous en sortons presque.
Ce matin, en arrivant à la fac que j'avais quittée à vingt heures hier soir, j'ai eu l'impression d'avoir vécu tout un monde en une nuit. Il est incroyable comme des paroles, des bêtises, un diner à deux heures du matin et une présence peuvent vous ressourcer.
17 septembre 2007
les jours entiers
Lire Horace à voix haute dans le jardin dans le soleil de l'après-midi, rester un peu sonnée. Les figuiers promettent d'autres moments sucrés, et vendredi soir il y avait des fraises sur la table de la cuisine. Abonnement au théâtre posté ce matin, fenêtre grande ouverte sur le gris du ciel. Jour de rentrée. Hier je me suis allongée dans l'herbe quand les heures de marche devenaient pesantes, les Gorges étaient face à nous, et quand nous avons quitté le Vercors les toits n'étaient plus vraiment pointus. Pain d'épice et douceurs, en rentrant la lumière était rasante sous le tilleul. Jour de rentrée, le corps est en vrac, l'angoisse a attendu le dernier moment. A la gare ce matin mon père a dit en riant amuse-toi bien.
14 septembre 2007
l'intime
Pieds nus sur le balcon je me sentais à ma place et ça n'a pas de sens. L'appartement calme, la musique qui résonne de la chambre du fond - la veille le corps se balançait un peu au rythme des sons. Du thé russe vers deux heures du matin, récits de théâtres ou de films, souvenirs confus mais importants. Questions posées. Quand je me suis réveillée la lumière était superbe, et je me suis retenue d'aller toucher les rayures de lumière sur le mur.
Tout
à l'heure dans un train attrapé de justesse j'ai ouvert le carnet bleu
pour tenter d'annoter des impressions précises, mais ce qui forme la
plus grande partie du souvenir ne se raconte pas. Dans le noir je l'ai
remercié pour la beauté de la soirée. Je. Dans le noir j'ai dit combien
j'attendais de cette année.
Outre l'émotion (...) il y a eu ce goûter prolongé au Mundo Cafe. Délaisser Beaumarchais pour des versos blancs de tracts, pour le début d'un article à la sortie d'une séance. Du temps au-dessus d'un document word, j'ai envoyé le fichier tout à l'heure, quand internet marchait. Emploi du temps modifié. Avis de passage du facteur dans la boite aux lettres, j'ai déchiré le paquet à l'arrêt du tramway en souriant.
L'été colle à la peau, ne s'en détache pas.
13 septembre 2007
les dos masculins
Un couloir du bâtiment de langues pour des récits d'été, retour à la réalité, présentations des TD avec passion. On avait toutes les trois oublié dans quels TD nous nous sommes inscrites en juillet, et sur nos emplois du temps nous avons noté nos initiales pour les cours que nous avons en commun. J'essaie de dresser une liste des autres personnes en double licence, et lorsque je demande un changement d'emploi du temps on me dit que ce sera difficile.
Hier soir je disais "il reste quatre jours de vacances" et sans m'en rendre compte je le répétais alors qu'elle me demandait d'arrêter. Avant de partir à la fac je lisais un de ses carnets d'été, et à vrai dire je ne voulais pas m'en aller avant d'avoir terminé. Il y aura eu les étreintes dans le hall, ses récits qui s'enchaînent, les bêtises. L'appartement retrouvé. Sa mère qui répare un bracelet qu'on m'a offert pour mes seize ans.
Carte de bibliothèque, pile de livres, carnet de timbres français, programmes de théâtres et de cinémas. Je rencontre son meilleur ami quand il n'est pas là et je découvre leur univers après un film. Nous mangeons chinois avant de courir jusqu'à un autre cinéma. Le troisième film de la journée nous l'aurons vu plus tard, dans le sommeil d'après minuit, dans le sommeil qui s'installe. J'ose croire à ce qui est irréel.
Jupe et ballerines, désordre, maintenant ce n'est plus quatre, mais trois jours et demi. Je ne veux pas y croire.
10 septembre 2007
les chuchotements
Au lieu d'une salle de cinéma, nous avons préféré nous asseoir en tailleur au-dessus d'un narguilé, et j'avais déjà retrouvé nos mots depuis longtemps. Ce matin il a laissé le trousseau de clefs sur le bureau, et j'ai lu Julien Gracq en me levant, à voix haute. Dernière et première nuit à Lyon là-bas. Juillet et septembre. Rentrée.
Avant, j'ai descendu la valise du premier étage, rangé un pot de confiture de figues dans mon sac à dos. Il y aura eu des jours incroyables. Des matins cheveux en bataille, attends je t'accompagne acheter le pain. Le papier peint de l'escalier à décoller, les gens qui viennent livrer et qui disent mhhh ça sent bon, et ma mère qui répond, oui, c'est ma fille qui a cuisiné. Le vélo dépoussiéré, l'herbe tondue en s'emmêlant dans les marches arrières. L'heure du goûter fétiche. La radio laissée allumée dans la chambre. Les coups de fil aux amies du lycée. L'enthousiasme. La douceur.
Ici la fenêtre est grande ouverte et j'essaie de retrouver mes marques. Dans le tramway ou dans la rue, quand j'entends parler français, j'ai du mal à comprendre, et ça n'a pas de logique. Je suis prête à accueillir mes dix-neuf ans.
06 septembre 2007
un jour que la lune sera ronde
Nous avons passé la frontière à minuit, et au matin, alors que je devais déjà être arrivée nous avons petit-déjeuné ensemble. L'espagnol l'a emporté sur le français au-dessus des viennoiseries et des cafés, et c'est ce que je préfère, jongler entre les langues.
La veille les petites ont couru pour venir m'embrasser, et devant la maison, sa main posé dans mon dos. A la gare nous étions toutes les deux, et je retiens son rire quand elle est allée chercher les cafés, ses cheveux dans la nuque, et nos dernières paroles. Sa silhouette.
Plus tard, à Perrache je n'ai pas pensé à compter le nombre de baisers de ma mère. Chez moi rien n'avait changé.
Ici, tout, mais c'est parce que je ne connaissais rien. Dans l'après-midi j'ai ouvert les cartons de livres jusqu'à me rendre compte que les étagères blanches du placard ne suffisaient pas. Je suis descendue dans le jardin, voir les figuiers, le prunier et les coignassiers, et j'ai roulé dans l'herbe. J'ai lu mon courrier assise dans le canapé de la maison jaune, et je suis retournée à l'étage de la maison bleue voir la lumière de ma chambre.
Le papier peint se décolle, il y a des sachets de lavande dans les tiroirs, des plantes partout, deux tables à jardin dans la cour. J'appelle le tilleul le totoro, et j'ai retrouvé le mistral. Je demande sans cesse où sont rangées les choses, et je n'arrive pas à m'en souvenir. Je découvre les villages alentours, les habitudes.
Ce midi en cuisinant je parlais de mes projets pour cette année à ma mère. Je n'aurai jamais cru tout ça. J'ai hâte à un million de choses.
03 septembre 2007
la vuelta
Depuis le début de la journée je repousse le moment de faire les valises. J'ai ouvert grand la fenêtre, secoué les sacs, jetté des papiers, mais je ne sais pas par quoi commencer. Il y a deux mois je pleurais au départ des lignes internationales de Perrache, faut-il y croire ?
Dans la lumière de l'après-midi j'ai noué le maillot chocolat derrière la nuque, marché sur l'ombre du figuier, attrapé des images avec l'objectif.´Je préfère ça à des affaires à planquer au fond des sacs. Samedi j'ai couru prendre le train de 21:39 et le trajet ne m'a pas permis de reprendre mon souffle. Je suis arrivée l'épaule douloureuse du sac porté jusqu'à l'appartement. Quelques heures auparavant nous descendions les quatre étages ensemble, et j'ai pensé que c'était dommage de ne pas pouvoir plus les connaître. Au matin, dans un jardin andalou, je marchais sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller quelqu'un, mais je n'ai pas vu la feuille morte à mes pieds. Il a ri en ouvrant les yeux de me voir immobile, figée et désolée. Ce sont ces rencontres là qui me plaisent.
Trois septembre et la peau salée - il faut y croire. Je n'ai pas envie de partir. Eva me disait que je ressemblais beaucoup à ma mère, surtout dans les expressions. Un été modifie l'horizon. Il n'y a jamais eu de déclic, c'est simplement de l'attachement. A la langue, aux accents, au rythme de vie, à ces quatre cousines et à leurs garçons. Au regard d'Ana, à la gourmandise. Aux odeurs de l'enfance.
Dimanche nous avons collé trois tables pour y faire entrer vingt assiettes, et au moment de dire au revoir je me rendais compte que je ne savais pas quand je revenais. Je n'ai pas envie de partir. Au téléphone je te disais que j'avais passé un bel été, mais ça ne veut rien dire.
Ce qu'il faut dire c'est que je ne m'attendais à rien, et qu'en conséquent la surprise et l'apaisement sont d'autant plus forts.
